« Le gouvernement est pourri ! Le Réseau nous ment ! Nous sommes manipulés ! »
Comment un gamin d'à peine dix ans pouvait clamer cela en pleine rue... Il distribuait à qui voulait une sorte de revue journalière en papier, comme il n'en existe presque plus. Il pleurait, il hurlait, il se révoltait. Les passants l'évitaient, de peur d'être vue en compagnie d'un anarchiste, ce qui aurait pu être mal interprété par le Réseau, évidemment. Et ce petit ne cesse pas. Il crie, il implore, il veut leur faire savoir. Son nom est Icare.
« Raaah. Pourquoi ces imbéciles ont besoin d'envoyer tant de données pour diffuser la tête de l'autre idiot. Pas besoin de vouloir mettre une qualité HR, on le voit déjà assez pour savoir à quoi il ressemble ! Font ch'...
-Tiens donc, t'as appris à ne plus être vulgaire en deux jours ?
-Ange : Va te faire. »
Nyssa n'a jamais aimé le Réseau. Surtout quand leurs émissions mondiales font surchauffés la puce d'Ange - à cause d'un envoi d'Hologramme Réaliste. Celle-ci n'est pas une Nirss comme les autres. A la différence de la puce standard, la Nyrss – dont l'origine du nom n'est pas si dure à trouver – ne sert qu'à pouvoir ''observer'' la position d'Ange quand il la porte. Elle envoie de fausses données pour le reste, et surtout, elle ne s'activera pas à ses dix-huit ans pour enfin lui poser la question que tous craignent chaque soir... « Qui n'a pas sa place en ce monde ? »
Le principe de la Nirss est très simple. Elle permet à l'Hyper-Ordinateur du Réseau de récolter toutes les informations imaginables sur vous. Cela va de votre pouls à vos déplacements, de vos émotions jusqu'à la liste des personnes que vous fréquentez régulièrement. Mais là n'est pas son pire attribut. Afin de maintenir une apparente sécurité dans le monde, et de palier aux problèmes de place et de nourriture envisageables, avant que vous vous endormiez, elle vous demande simplement qui vous ne voulez plus voir sur Terre. Cette personne aura donc une voix contre elle. Ensuite, les personnes que la majorité tout à fait relative ne veut plus voir sont éliminées. Le Réseau a mis en plus un système qui permet que les morts soient bien répartis et ne voient pas leurs puces exploser en plein milieu de la rue, parmi la foule. Aussi, ne pas répondre, c'est s'assurer deux voix contre soi. Un système de contrôle sans faille.
« Hier, vous avez voulu la mort d'un homme politique qui voulait trop de pouvoir ! Cette nuit, mon père est mort à sa place ! Les riches ne meurent pas, seuls les personnes que le Réseau n'aime pas peuvent voir leur puce explosée ! Vous ne voulez pas que le massacre continue... Hein ? Vous ne voulez pas ? Madame... Monsieur... »
Seul. Sanglotant. Ignoré. Icare ne sait plus quoi faire. Comme si personne ne voulait voir la vérité. Comme si son père n'était rien. Comme s'ils souhaitaient rester esclave d'un outil informatique. Il pleure. Il ne comprend plus rien. La rage couvre petit à petit sa tristesse. Sa volonté d'aider se mut en une aversion contre les autres. Son énergie devient de l'agressivité. De sa bouche, les faits ne sortent plus, simplement des insultes. Il est à bout. Comment la vie peut-être aussi cruelle contre un si petit être. Il est devenu nuisible. « Agent Beta-03 du secteur. Occupez-vous en ».
« Alors il a finalement posé une balise de plus dans Eldaron. Tu ne veux pas me dire où elle se trouve ?
-Voyons, Sir Ekzael, auriez-vous délaissé votre goût pour le jeu ? »
Son regard perdu vers l'astre Lunaire, le symbole du Pouvoir Mondial ne peut s'empêcher de sourire. Les Rebelles ? Comme s'il pouvait faire quoi que ce soit... Ils sont autant manipulés que le reste de la population. Seulement, eux, serviront à des plans plus importants. Il reste encore trop de gens qui se pensent au dessus du Réseau, au dessus de lui-même. Il se retourne vers son invitée. Cette femme, à peine de taille moyenne, dont la silhouette conduirait à la folie les plus sages des hommes de ce monde. S'ils savaient...
« Serya... Tu sais très bien que, même si tu essaies encore de brouiller les pistes, je gagnerais. »
Un sourire coquin se dessina sur le visage de la charmante convive. Elle était plus qu'une simple femme. Elle faisait partie de l'élite du Réseau même. Discrète et intelligente. Voilà ce qu'Ekzael aimait chez elle. Serya n'est pour lui qu'un jouet, mais elle a le mérite d'être un des meilleurs. Elle s'approche de lui, pose une main sur son torse, lui fait miroiter tout ce qu'il pourrait obtenir d'elle.
« Et je serais ton prix. »
Encore un qui ferait n'importe quoi pour attirer l'attention. Quelle idée de se mettre au centre de la rue pour débiter de telles sottises. Un gamin agressif. Orphelin d'après les informations qui viennent de lui parvenir. Encore un qui passera pas la nuit. Il est surement au bord du gouffre, mais rien ne changera, rien ne doit changer. Personne ne peut défier le Réseau, il ne faut pas que cela change. Personne n'a vraiment à se plaindre tant que tous restent dans les rangs, pourquoi ce vandale doit pas faire comme les autres ? PAN. Excédé. Il avait un arme. Désespéré. Il a tiré. En l'air, juste pour qu'on le voit, lui et rien d'autre. Un coup de trop. Sa colère tache les cœurs, ses larmes frappe les sens. PAN. Habitué. Il avait une arme. Discipliné. Il a tiré. En pleine tête, juste pour sa prime, et rien d'autre. C'est ce jour là qu'Icare s'écroula dans les flots écarlates de sa tristesse. Le jour où il crut que l'ivresse de la douleur pouvait donner des ailes d'espoir.
« Bon, je ferais pas ça tous les jours... Surtout qu'il va falloir la mettre à jour bientôt... Bref, Suki est plus calé que moi en la matière, il faudra que tu passes le voir, il a des infos sur un truc sympa à faire.
-Si c'est encore pour poser une poignée de fils dans un endroit miteux, il pourra se débrouiller seul le génie... »
-Si c'est encore pour poser une poignée de fils dans un endroit miteux, il pourra se débrouiller seul le génie... »
Les deux hors-la-loi riaient de bons cœurs. Ils jouaient avec leurs vies tous les jours. De la moindre de leur mission dépendait le succès final contre le Réseau. Le poids de la liberté d'un monde reposait sur une poignée d'illuminés, et eux, ils en riaient. C'était rare de voir Ange ainsi. Même si son rire était très timide et peu communicatif, il était là, derrière son masque froid et arrogant. C'est surement grâce à ce rire que Nyssa n'a pas délaissé la détestable et hautaine personne que tous voient... Ou peut-être à cause de sa première rencontre...
Cette voix féminine sortait des lèvres de la jeune fille qu'il voyait, penchée au dessus de lui. Ça ne pouvait pas être un ange, les anges sont blonds. Il faisait peine à voir. Il était pâle, amaigri et portait un large pansement dans le cou. Un miracle. Un signe du ciel. Un tour du destin. On l'avait sauvé de la noyade, repêché de l'oubli qui devait lui servir de tombeau.
« T'as eu de la chance ! Papa t'a trouvé et amené ici. La balle a été arrêté net par ta Nirss, du coup, elle est foutu, et toi, t'es libre ! T'as trop de la chance ! Tu vas même pouvoir ne plus aller en cours ! Tu peux aussi choisir ton nom ! Dis, Dis, tu veux t'appeler comment ?
-Heu... Ange, c'est joli.
-Bienvenue chez nous Ange ! »
-Bienvenue chez nous Ange ! »
C'est surement à partir de ce moment que Nyssa l'a adoré. Ce jour où Icare est tombé dans un bain de sang, exécuté sur la place publique. Ce jour où Icare se vit pousser des ailes. Icare est mort, Ange est né.

